Tout d'abord, un bref retour aux sources, pour ceux que cela intéresse...
Pour cela, reprenons quelques passages de l'article écrit par Michel BERNARD
dans Encyclopedia Universalis.
Le concept de psychomotricité reste, dans son emploi aussi bie courant que
scientifique, assez ambigu. On peut néanmoins surmonter cette ambiguïté en le
référant à l'intention originelle de ceux qui l'ont forgé et en ont
fait une théorie: Jean PIAGET et surtout Henri WALLON. L'un et l'autre ont
souligné, mais chacun avec une visée, une méthode et une conceptualisation
distinctes, que le psychique et le moteur ne sont pas deux catégories ou
réalités étrangères, cloisonnées, séparées, soumises l'une aux seules lois de
la pensée pure, l'autre aux mécanismes physiques et physiologiques, mais bien
au contraire, l'expression bipolaire d'un seul et même processusn celui de
l'adaptation souple, mouvante et constructive au milieu environnant. Autrement
dit, pour PIAGET et WALLON, les deux mots accolés ne désignent pas deux
domaines distincts juxtaposés, mais les accentuations possibles et variables
d'un rapport qui seul existe vraiment.
Pour PIAGET, l'adaptation est effectivement un rapport puisqu'elle résulte
d'un équilibre constamment renouvelé entre les assimilations
d'une part,
c'est à dire les actions par lesquelles un sujet incorpore les choses et les
personnes à son activité propre, à ses structures acquises, et les
accomodations
d'autre part, c'est à dire les actions par lesquelles il
réajuste ces structures, en fonction des transformations subies, au milieu
environnant.
Chez WALLON au contraire, la psychomotricité désigne l'étoffe même, la
réalité vivante et dernière du developpement de l'enfant avec la diversité des
milieux, depuis la symbiose physiologique avec le milieu utérin à l'état foetal
jusqu'aux relations éthicopolitiques avec la cité à l'âge adulte. Si bien
équilibrée que soit la thèse de PIAGET, écrit WALLON, elle n'est pas conforme
aux rapports réels de l'enfant avec son milieu, qui ne sont pas de simples
succesions, qui ne relèvent pas du pur raisonnement ou de l'intuition
intellectuelle, mais qui mêlent dès l'origine sa vie à son ambiance, par
l'intermédiaire d'actions et de réactions appartenant à tous les plans de son
psychisme
.
Toutefois, la classification de WALLON a suscité, quant à ses principes,
maintes critiques en particulier celle d'être une survivance des conceptions
anatomo-cliniques qui dépeçaient les fonctions en rapportant chacune de leurs
composantes à un organe ou centre nerveux. Comme le remarque justement Georges
CANGUILHEM: Il est aisé de comprendre pourquoi l'anatomie du corps humain a
d'abord dominé et inspiré la connaissance de ses fonctions, pourquoi on a
estimé que, dans beaucoup de cas, on pouvait se faire une idée des fonctions à
partir de l'inspection de la forme et de la structure des
organes
.
A ce sujet, je voudrais citer un propos très pertinent de Jean-Marc
EYSSALET: ...Nous pourrions ajouter qu'il n'est pas non plus difficile de
comprendre que dans cette perspective où la structure explique la fonction et
semble donc la justifier, il n'y a qu'un pas, souvent franchi, pour supposer
qu'elle la précède, en bonne application de la loi de causalité, les cause
(agencement mécanique des structures) devançant leurs effets (l'expression
physiologique). Cette attitude introduit une contradiction dans la flêche du
temps puisque les structures corporelles elles-mêmes sont tributaires d'une
organisation et d'un processus de croissance qui précède leur apparition, une
sorte de fonction des fonctions, qu'on fait d'ailleurs actuellement reposer à
nouveau sur une structure de niveau moléculaire, la formule génétique
(structure que l'on présente sous les traits de sa fonction, le programme
génétique)
.
Mais reprenons le fil de l'histoire: c'est ainsi que, développant sa théorie
de l'émotion comme relation tonique et exploitant l'apport psychanalytique mal
apprécié par Henri WALLON, Jean De AJURIGUERRA a assoupli et élargi le tableau
des troubles psychomoteurs: il met l'accent autant sinon plus sur leur
signification relationnelle, affective et pulsionnelle que sur leur
infrastructure anatomo-physiologique. La psychomotricité serait à lire comme un
langage, l'expérience du corps comme un dialogue tonique. Il définit
la thérapie psychomotrice comme une technique qui, par le truchement du
corps et du mouvement, s'adresse à l'être dans sa totalité. Elle ne vise pas la
réadaptation fonctionnelle en secteur et encore moins une survalorisation du
muscle, mais la fluidité du corps dans l'environnement
.
Et maintenant...
L'apport de la psychanalyse à la psychomotricité a été très important, à tel
point que, pendant une quinzaine d'années (jusqu'au début des années 90), les
psychanalystes ont eu la main mise sur presque toute la théorisation de la
psychomotricité. Mais la psychanalyse n'aborde le corps que du point de vue de
ses représentations mentales, et c'est sans compter sur les apports des
recherches en thermodynamique, en biophysique et en énergétique. Comme le dit
très justement un propos de FREUD lui-même: Entre psyché et soma, il y a une
frontière que mes successeurs devront explorer et dont ils devront découvrir
les lois de fonctionnement
.
Tout le répertoire des troubles psychomoteurs implique fondamentalement,
au-delà de toute rééducation, premièrement un défaut de point d'ancrage, un
mauvais placement intérieur, autrement dit une attitude ex-centrée, et
secondairement un défaut de mise en relation des parties et des fonctions du
corps avec ce point central.
L'attention du psychomotricien va donc se porter non sur la forme extérieure
que peut prendre le mouvement (amplitude, etc...), mais bien sur la mise en
relation de ce mouvement avec le centre de la personne.
De ce point de vue, un mouvement de très faible amplitude, mais relié au centre
de la personne, est tout à fait remarquable, alors qu'un mouvement de grande
amplitude mais déconnecté ne présente pas d'intérêt. Voilà une différence
essentielle entre kinésithérapie et psychomotricité.
Le psychomotricien est là pour repositionner la personne, la recentrer en
quelque sorte, afin de lui permettre:
- de trouver un point d'appui indispensable à l'élaboration d'un rythme de
base, et cela concerne tout le rapport au temps
- de s'orienter correctement (et il n'y a pas d'orientation possible sans
point de référence, si ce n'est un apprentissage plaqué que l'on retrouve chez
certains cognitivistes), et cela concerne tout le rapport à
l'espace
- parallèlement, de se décoller du handicap, qu'il soit moteur ou psychique,
et cela pourrait être rapproché de la notion de
symbolisation.
Autrement dit, lui permettre de retrouver, comme on l'a vu, une sorte de
fonction des fonctions, ce qu'on pourrait appeler un schéma psychomoteur
potentiel, propre à chacun.
En résumé, le psychomotricien n'est pas là pour reproposer des apprentissages déjà effectués par ailleurs, mais bien pour modifier chez le sujet le rapport même à l'apprentissage, autrement dit son positionnement face à l'apprentissage.